FA 2.7 - Relation santé-environnement des peuples des forêts d’Afrique centrale sur le temps long

Justification / enjeux

La survie dans les forêts équatoriales d’Afrique requiert à la fois des adaptations physiologiques génétiquement sélectionnées (comme, par exemple, la petite taille des Pygmées), et des adaptations culturelles. L’ancienneté et la nature du peuplement en Afrique centrale sont beaucoup moins connues qu’en Afrique orientale ou sahélienne, notamment parce qu’à cause du couvert végétal peu de sites archéologiques sont détectables (voir programme Oslisly au sein du PPR), et parce que l’acidité des sols détruit les restes organiques, en particulier les ossements humains. Mais l’histoire et les mouvements de populations sont inscrits dans les gènes, et la génétique anthropologique permet d’estimer la chronologie et la dynamique des processus de fusion et de fission qui ont mis en place les populations actuelles.

Ces populations sont classées en deux types, des peuples de chasseurs-cueilleurs récemment sédentarisées (regroupées sous le nom de Pygmées), et des peuples agriculteurs. L’ancienneté de l’agriculture dans la région est d’au moins 3.000 ans, mais l’impact écologique de ces pratiques anciennes est mal connu. De plus, la pertinence de la distinction entre chasseurs et agriculteurs mérite d’être questionnée, et les transitions diverses (épidémiologique, alimentaire, démographique, sociale…) et accélérées que vivent actuellement ces sociétés, dans un environnement de plus en plus menacé (pas seulement par l’exploitation forestière mais de plus en plus par les grands projets (miniers, routiers, ferroviaires, hydro-électriques etc.) liés au développement économique doivent être mesurées.

Les relations entre environnement et état de santé fournissent une clé pour comprendre la répartition des peuples actuels et leur capacité adaptative à survivre en forêt équatoriale (Froment 2003), et par conséquent à gérer le milieu. Cette fiche-programme propose donc d’appréhender la relation des hommes au milieu forestier équatorial sous l’angle de l’état sanitaire, en tant qu’indicateur d’adaptation.

Etat de l’art

Les études éco-systématiques sur l’interaction homme-milieux n’ont pas été pratiquées sur une large échelle en Afrique centrale. Lorsque la composante anthropologique a été prise en compte, ce qui n’est pas la règle dans les études environnementales, ces travaux se sont davantage penchés sur les aspects ethno-écologiques et de gestion, que sur les questions sanitaires. Or, il a été montré qu’il y a une corrélation assez stricte entre biodiversité et diversité des pathogènes, les forêts équatoriales étant les plus denses en microbes et parasites de toutes sortes (Guernier et al. 2004) ; ces pathogènes constituent donc une forme puissante de sélection. L’état de santé des peuples forestiers, en dehors de quelques pathologies remarquables (paludisme, sida, trypanosomose, filovirus) a rarement été appréhendé de façon globale (Froment 2009). Pourtant, le contact entre l’homme et la grande faune sauvage, notamment chez les peuples chasseurs comme les Pygmées, est susceptible de provoquer l’émergence de maladies nouvelles, comme nous l’avons montré pour le virus HTLV-3 (Calattini et al. 2005, 2006, 2009) ou d’autres virus de primates (Calattini et al. 2007). Les relations homme-pathogènes doivent être étudiées sur le temps long et dans une perspective de co-évolution, et en ne négligeant pas le domaine de la pathologie non-infectieuse (Froment 2001, 2008). A cet égard, l’histoire génétique des populations d’Afrique centrale, qui commence à être connue grâce à divers travaux récents (Patin et al. 2009, Quintana-Murci et al. 2008, Tishkoff et al. 2009), montre une divergence ancienne entre ancêtres des Pygmées et des non-Pygmées (environ 70.000 ans), et un impact important de l’agriculture et de l’expansion bantoue, il y a environ 3.000 ans, sur la répartition des diverses communautés (Verdu et al. 2009). On peut aussi penser que ces mouvements de population ont aussi eu une influence directe sur l’écologie des paysages, mais également que les variations climatiques qui ont influencé ces paysages depuis le dernier maximum glaciaire, ont influencé les mouvements de population, notamment au cours des phases sèches d’ouverture de la forêt.

Objectifs et résultats attendus:

  • Comprendre la mise en place et la diversité du peuplement humain de l’Afrique centrale et sa corrélation avec l’évolution des paysages.
  • Décrire les conséquences sanitaires des relations entre les différents types de société et le milieu sur le temps long.
  • Utiliser ces connaissances pour une gestion durable des interactions homme-milieu et une amélioration de l’état de santé des habitants des zones forestières équatoriales.

Démarches/méthodes:

L’hypothèse de base est : une société bien adaptée à son milieu a-t-elle une meilleure situation sanitaire ; autrement dit, les indicateurs de santé, qui sont relativement faciles à définir et à quantifier, fournissent-ils une mesure de la relation optimale entre populations et environnement Plus généralement, le concept de santé des écosystèmes est-il relié au concept de santé des populations ? Compte-tenu de la diversité en pathogènes dans les milieux forestiers les moins perturbés, on peut douter d’une  telle relation, mais il faut la pondérer par la durée du séjour, en millénaires, de ces populations dans l’environnement étudié ; à cet égard il y a des différences importantes entre Pygmées et non-Pygmées, qui peuvent servir de base à un modèle d’adaptation aux pathogènes. Les outils à utiliser seront ceux de la génétique anthropologique (collecte d’ADN, analyses à l’échelle du génome entier), et celles de  l’épidémiologie descriptive et analytique (état nutritionnel, sérologies, relation avec les résultats de la génétique).

Nous proposons de commencer  le protocole au Cameroun, en  raison de la  diversité des écosystèmes, des avancées des autres programmes, et de la présence de structures de recherche historiquement fortes. Secondairement, une extension à tous les pays d’Afrique forestière est envisagée, dès que les partenaires locaux seront identifiés.

Coordinateurs fiche: 
Références fiche: 

Calattini S., Chevalier S., Duprez R., Bassot S., Froment A., Mahieux R. & Gessain A. 2005. Discovery of a new Human T-cell Lymphotropic virus (HTLV-3) in Central Africa. Retrovirology 2 : 30-38.

Calattini S., Chevalier S.A., Duprez R., Afonso P., Froment A., Gessain A. & Mahieux R. 2006. Human T-cell lymphotropic virus type 3: complete nucleotide sequence and characterization of the human tax3 protein. Journal of Virology 80: 9876-9888.

Calattini S., Betsem A Betsem E., Froment A., Mauclère Ph., Tortevoye P., Schmitt C., Njouom R., Saib A. & Gessain A. 2007. Simian Foamy Virus transmission from apes to humans, rural Cameroon. Emerging Infectious Diseases 13: 1314-1320.

Calattini S., Betsem A Betsem E., Bassot S., Chevalier S., Mahieux R., Froment A. & Gessain A. 2009. New strain of Human T Lymphotropic Virus (HTLV) type 3 in a Pygmy from Cameroon with peculiar HTLV serologic results. Journal of Infectious Diseases 199: 561-564.

Froment A. 2001. Evolutionary biology and health of hunter-gatherer populations. In: C. Panter-Brick, R. Layton & P. Rowley-Conwy (eds), “Hunters-gatherers: an interdisciplinary perspective”, Cambridge University Press. Cambridge, pp. 239-266.

Froment A. 2003. Survivre en forêt équatoriale. In: A. Froment & J. Guffroy (eds), “Peuplements anciens et actuels des forêts tropicales”, Editions IRD, Paris, pp. 21-39.

Froment A. 2008. Biodiversity, environment and health among rainforest-dwellers: An evolutionary perspective. In: Carol J. P. Colfer (ed.), “Human Health and Forests. A Global Overview of Issues, Practice and Policy”. Earthscan, London, pp. 263-278.

Froment A. 2009. Biodiversity and health: The place of parasitic and infectious diseases. In: Sala, O.E., Meyerson L.A. & Parmesan C. (eds.), “Biodiversity Change and Human Health: From Ecosystem Services to Spread of Disease”. SCOPE (Scientific Committee on Problems of the Environment) Series vol. 69, Island Press, Washington, DC, pp. 211-227.

Guernier V., Hochberg M.E. & Guégan J.-F. 2004. Ecology drives the worldwide distribution of human diseases. PLoS Biology, 2: 740–746.

Patin E., Laval G., Barreiro L.B., Salas A., Semino O., Santachiara-Benerecetti S., Kidd K.K., Kidd J.R., Van Der Veen L., Hombert J.M., Gessain A., Froment A., Bahuchet S., Heyer E., Quintana-Murci L. 2009. Inferring the demographic history of African farmers and Pygmy hunter-gatherers using a multilocus resequencing data set. PLoS Genetics Apr. 5(4): Epub 2009 Apr 10 DOI e1000448. 

Quintana-Murci L., Quach H., Harmant C., Luca F., Massonnet B, Patin E., Sica L., Mouguiama-Daouda P., Comas D., Tzur S., Balanovsky O., Kidd K.K., Kidd J.R., Van Der Veen L., Hombert J.-M., Gessain A., Verdu P., Froment A., Bahuchet S., Heyer E., Dausset J., Salas A. & Behar D.M. 2008. Maternal traces of deep common ancestry and asymmetric gene flow between Pygmy hunter-gatherers and Bantu-speaking farmers. Proc. National Academy of Sciences USA 105: 1596-1601.

Tishkoff S.A., Reed F.A., Friedlaender F.R., Ehret C., Ranciaro A., Froment A. et al. 2009. The genetic structure and history of Africans and African Americans. Science 324: 1035-1044.

Verdu P., Austerlitz F., Estoup A., Vitalis R., Georges M., Théry S., Froment A., Lebomin S., Gessain A., Hombert J.M., Van Der Veen L., Quintana-Murci L., Bahuchet S. & Heyer E. 2009. Origins and genetic diversity of Pygmy hunter-gatherers from Western Central Africa. Current Biology 19: 312-319.

Axe: 
Axe 2 - Risque infectieux dans les environnements forestiers en mutation