Axe 4 - Interactions entre populations et ressources forestières

Résumé:

Cet axe se focalise sur les conséquences des mutations socio-économiques, du désenclavement et de la création d’infrastructures sur les relations entre populations, espaces forestiers et ressources issues de la biodiversité. Face à des thématiques qui donnent souvent lieu à des approches très sectorielles (l’exploitation forestière, les cultures de rentes, les produits forestiers non-ligneux, etc.), ce PPR peut avoir l’ambition de promouvoir un regard plus intégré sur les conditions de vie (livelihoods) dans les secteurs enclavés en mutation et sur les interfaces entre forêts et zones anthropisées (forests margins).

Enjeux : Les populations forestières d'Afrique centrale sont d’autant plus dépendantes de la forêt et de ses ressources qu’elles résident dans des zones fortement enclavées. Cette dépendance est multiforme et évolutive. Les populations forestières ne se contentent pas – ou plus – de prélever le minimum nécessaire à leur survie dans l’espace naturel. Les besoins monétaires croissants des populations se traduisent souvent par une exploitation non durable des ressources forestières et par la conversion définitive de la forêt en espace agricole. Le désenclavement lié à l’arrivée d’exploitants forestiers, de mineurs ou de pétroliers accentue ces changements et influe directement et indirectement sur les modes de vie indigènes. Le désenclavement associé à l’afflux d’une population allochtone accroît la pression sur la forêt (extension de l’agriculture) et sur les ressources forestières (braconnage). Enfin, l’activisme croissant des grandes ONG de conservation de la nature, et plus récemment de courtiers en carbone ou autres paiements pour services environnementaux, complète et complique le paysage. Tous ces changements se traduisent par une réduction drastique de l’accès aux ressources de la forêt et une inadéquation entre les modes de vie passés et la situation qui prévaut aujourd’hui. Il convient donc de concevoir l’espace forestier comme le cadre ou le « support » d’un ensemble de ressources potentielles, pour partie seulement liées à la végétation et aux écosystèmes forestiers :

  • Les ressources forestières pour l’auto-consommation relèvent de ce qui est communément – et parfois abusivement – appelé produits forestiers non ligneux (PFNL) qui procurent au seul coût de la collecte une grande variété de produits alimentaires, plantes médicinales, matériaux de construction, outillage et bois de feu. Ces produits assurent un certain degré de sécurité alimentaire en période de crise (safety net) surtout pour les ménages les plus pauvres et vulnérables, par consommation directe ou comme objet de troc en échange de produits cultivés. D’une manière générale tous les produits dédiés à l’autosubsistance sont exploités de manière relativement durable.
  • Les PNFL deviennent source de revenu monétaire lorsqu’un marché se met en place.L’accès au marché est principalement conditionné par le niveau de la demande et la qualité des infrastructures routières. Venaison, animaux vivants, miel, champignons, condiments et épices, insectes comestibles, plantes médicinales, mais aussi défenses d’éléphants sont les principaux produits commercialisés. L’existence d’un marché urbain de proximité et de pistes praticables permet la commercialisation de produits plus pondéreux comme le bois de feu et le charbon de bois. Les prix élevés, atteints par certains produits comme l’ivoire, attirent des collecteurs étrangers à la zone, et d’une manière générale les produits forestiers destinés au marché font l’objet de collectes excessives et non durables.
  • Le bois, ressource forestière par excellence, échappait historiquement aux populations locales, son exploitation nécessitant le plus souvent des équipements coûteux et la construction d’infrastructures pour l’accès à la ressource et son évacuation. De nos jours, en plus de l’exploitation forestière classique, l’exploitation illégale ou informelle prend de l’ampleur surtout pour la fourniture des marchés locaux et nationaux. Dans plusieurs pays d'Afrique centrale, la mise en oeuvre récente de projets de foresterie communautaire a permis aux populations locales de récupérer une partie des revenus de l’exploitation du bois. Ailleurs les communautés peuvent obtenir des royalties de la part des concessionnaires et parfois bénéficier d’emplois directs dans les compagnies forestières, ou indirects grâce au développement de la demande de viande de brousse par exemple. Mais dans certaines zones l'arrêt de l’exploitation forestière a pour conséquence de pénaliser les populations locales par l’absence de redevance et de favoriser le sciage artisanal illégal.
  • La forêt est aussi une réserve foncière pour les populations forestières d’agriculteurs. Par le biais de la culture sur brûlis, la forêt est convertie en terrains agricoles de manière temporaire (cultures vivrières sur brûlis, essentiellement manioc, plantain, macabo) ou définitive (agroforêts ou plantations pérennes de café et de cacao, voire abandon de la jachère forestière sur les champs vivriers). L'accroissement démographique et l’immigration se traduisent par une augmentation de la pression foncière, c’est-à-dire par la conversion de davantage de forêts en terres agricoles et par l’expansion de petites bourgades rurales.
  • Le développement de l'exploitation des ressources du sous-sol (or, fer, cobalt, nickel, etc.) par des entreprises minières provoque un afflux de population, direct et induit, qui accentue fortement la pression sur les ressources forestières, surtout la viande de brousse. La nécessité d’évacuer le minerai se traduit par l’ouverture de routes et la construction de voies ferrées qui contribuent fortement au désenclavement de certaines zones.
  • La forêt en tant que réserve de biodiversité investit la conservation d’un intérêt économique : parcs nationaux, paiement pour services environnementaux (PSE), éco-tourisme, chasse sportive, etc. Le développement de nouveaux outils économiques (PSE, REDD, marché du carbone) pourrait inciter les gouvernements à plus de sérieux dans l’application des réglementations environnementales et permettre d’indemniser les populations locales pour le manque à gagner induit par les mises en réserve. Cette perspective soulève bien entendu de multiples questions quant aux modalités de mise en oeuvre et aux conséquences socioéconomiques au niveau local et national.

Objectifs : La poursuite du désenclavement de certaines zones d'Afrique centrale va induire de nombreux changements : nouvelles opportunités, nouveaux marchés, accès aux services, mais aussi nouvelles pressions sur la forêt et ses ressources. Il sera également à l’origine de profonds changements sociaux et culturels (acculturation ou acquisition de nouvelles valeurs), confrontation et conflits entre autochtones et allochtones. Par l’étude et le suivi de tous ces changements, notre recherche visera à en comprendre les tenants et les aboutissants, proposera des dispositifs de contrôle et d’accompagnement du changement afin d’en réduire les effets négatifs et de favoriser les impacts positifs. Il s'agira plus précisément d'étudier l'impact du désenclavement sur à la fois sur les populations et les ressources forestières.

Activités : L'activité de cet axe se focalisera sur la zone du projet Tridom située aux confins du Cameroun, du Gabon et du Congo Brazzaville. Cette zone est de première importance pour la conservation, en raison de l’extrême diversité de sa flore et de sa faune, de la présence d’espèces emblématiques comme l’éléphant, le gorille de plaine et le chimpanzé, mais aussi pour sa diversité ethnique. La zone comprend sept aires protégées reliées entre elles par de vastes massifs forestiers. Malgré une densité de population très faible, la région est un patchwork de populations humaines à faibles effectifs (comme les pygmées Baka). Encore très enclavée, pauvre en infrastructures et équipements, la région a des indicateurs de développement humain et un revenu monétaire faibles (Defo, 2007). Elle est pourtant à l’aube d’une profonde mutation, déjà entamée par la monétarisation croissante de l’économie locale, qui va s’accélérer avec le désenclavement de la région suite à l’ouverture de mines. Suite à l'obtention par deux importantes sociétés minières de permis de recherche et d’exploitation pour le cobalt, le nickel (GEOVIC) et le fer (CAM IRON). La nécessité d’évacuer le minerai s’est traduite par la réouverture de la route Lélé-Mbalam et l’ouverture de la route entre Mbalam et la colline Mbarga. La prochaine mise en place de la route transafricaine Cameroun-Congo et la construction d’une voie ferrée entre le gisement de fer et le port minéralier de Kribi va parachever le désenclavement de la zone.

Coordinateurs: