Paysage forestier du sud Cameroun

CARREFOUR SCIENCES - N°007 Octobre 2013

La mission ARCHEO-BOT, financée par un crédit incitatif du PPR FTH, s’est déroulée du 5 au 12 septembre 2013. Elle a permis à une équipe pluridisciplinaire, constituée de Thomas Couvreur (botaniste IRD, UMR DIADE), Libalah Moses (doctorant camerounais), François Ngouoh (assistant d’archéologie à l’Université de Yaoundé I et doctorant) et Geoffroy de Saulieu (archéologue IRD, UMR 208 « Patrimoines Locaux »), d’étudier le paysage forestier du sud camerounais.

Une démarche alliant plusieurs disciplines autour d’un terrain commun est encore rare dans la macro région. En outre, si l’écologie historique a été bien développée en Amérique du Sud, notamment pour l’Amazonie, elle reste embryonnaire en Afrique. Pour cette raison, l’étude d’un secteur du sud camerounais s’est révélée idéale pour développer cette nouvelle démarche. Aussi, le projet ARCHEO-BOT s’inscrit dans deux axes du PPR : l’axe 1 (Interactions paléo-environnements et peuplements humains anciens) et l’axe 3 (Origine, Fonctionnement et Evolution de la Biodiversité), et plus particulièrement 3.2. Conformément aux objectifs affichés par le PPR, il s’agit bien de favoriser la convergence interdisciplinaire en se fondant sur des données tirées d’un terrain commun et objectivement vérifiables.

Le travail réalisé a consisté pour les botanistes (Libalah Moses et Thomas Couvreur) de collecter des échantillons d’herbiers dans la région de Mintom, près du village de Lélé, à tout juste 10 km to Gabon et de la République du Congo. Nous avons établi notre camp de base à quelques 15 kilomètre de la route, près de la rivière de Lélé (un affluant de l’Ivindo). Cette région est au centre de la zone appelé TRIDOM, une région faiblement prospectée botaniquement. Un autre projet financé par le PPR vise à mettre en place une base de données des collectes botaniques dans la région via trois herbiers et de publier une check liste des espèces de la région (dirigé par le Dr. Jean-Michel Onana, Directeur de l’Herbier National du Cameroun). Durant 5 jours, un total de 53 collections de plantes en fleurs ou fruits ont été fait permettant d’enrichir notre connaissance de cette région. Nous nous sommes concentrés principalement sur les familles des Annonaceae, Palmiers, Rubiaceae et Orchidaceae,des familles modèles au sein du laboratoire de systématique et d’écologie de l’Ecole Normale Supérieure (Université de Yaoundé I) dirigé par le Prof. Bonaventure Sonké. En terme de nouveauté nous avons documenté pour la 3ème fois seulement une espèce de rotin proche-endémique du Cameroun (un palmier liane nommé Eremospatha tessmanniana). Ceci nous permet de mieux connaitre sa distribution et d’en étudier son évolution dans le cadre d’un autre projet sur l’évolution des espèces de rotins, groupe à caractère économique importante au niveau local en Afrique (aussi une action soutenue par le PPR). Nous avons aussi collecté 4 espèces d’Orchidaceae qui seront cultivées dans l’ombrière de l’Ecole Normale Supérieure sous la direction de Vincent Droissart. Pour une de ces espèces ce n’est que la deuxième collecte pour le Cameroun. En effet Rhipidoglossum curvatum, est une espèces rependue en Afrique Centrale, mais qui reste rare en terme de collecte. Les données récoltées sur ces espèces seront mis en ligne sur le site web dédié au Orchidaceae d’Afrique . Chez les Annonaceae, cette mission a permi de documenter de nombreuses espèces intéressantes, dont les photos des fleurs et fruits ainsi que les détails des spécimens seront mis en ligne sur le Scratchpad dédié aux Annonaceae en Afrique: afroannons.myspecies.info (voir l’information relative aux Scratchpad et la formation qui a eu lieu à Yaoundé en Septembre. Nous avons aussi fait des prélèvements pour l’étude de l’évolution de la flore dans cette région.

Les archéologues se sont concentrés sur un transect de 200 km entre Sangmelima et Mintom, en profitant de l’ouverture du sol par d’énormes travaux routiers qui ne font par ailleurs l’objet d’aucun suivi d’archéologie de sauvetage. Le matériel prélevé est constitué de tessons de céramiques, d’outils lithiques, d’objet en fer, de graines carbonisées (endocarpes de palmiers à huile (Elaeis guineensis) et noyau de Canarium) et de charbons de bois. Peu de sites anciens (plus de 500 ans) ont été découverts dans la région de Mintom. Lorsque cela fut le cas, notamment sur le site de Meveme, le matériel céramique semble appartenir à la même tradition que celle de la région de Djoum découverte en 2012 lors d’une prospection. En revanche, le matériel archéologique découvert dans le secteur de Sangmelima, notamment au village de Nya Zanga, appartient à un autre horizon culturel. Ce dernier site est un sommet de colline présentant une densité exceptionnelle de fosse dépotoirs. Sur une ligne d’à peine 200 m de longueur, constituée du talus nord de la route en construction, un trentaine de fosses ont été échantillonnées et cartographiées, ainsi que des trous de poteau indiquant la présence de maison. Ces nouvelles données de terrain permettent de mettre en évidence d’importantes concentrations humaines durant l’Age du Fer Ancien (2000 ans avant le présent). L’on constate que les secteurs densément peuplés de nos jours, l’étaient également à cette époque. En revanche nous avons pu remarquer de vastes étendues dépourvues de traces, ce qui montre une grande discontinuité dans le peuplement préhistorique. L’analyse du matériel archéologique prendra plusieurs mois et réserve sans doute quelques surprises. Une fois les données de terrain analysées, elles permettront d’obtenir des résultats inédits sur la chronologie des occupations humaines qui semblent peu ou prou en lien avec les variations paléo environnementales. Les données botaniques permettront de mieux comprendre l’evolution de la flore dans cette région peu connue. En accumulant ce type de résultats il sera possible de vérifier comment ces variations s’imbriquent avec les fonctionnements et l’évolution de la biodiversité botanique. Ces résultats préliminaires ouvrent de nouveaux horizons. On peut par exemple envisager qu’une première ébauche de carte des occupations humaines préhistoriques pourrait être comparées à la répartition spatiale de certaines données végétales. Quoiqu’il en soit une collaboration de terrain entre disciplines différentes est non seulement une expérience enrichissante, mais également nécessaire afin de percevoir de manière toujours plus subtile les interaction entre l’homme et son environnement, mais il est aussi nécessaire d’insister sur le fait que celle-ci n’est vraiment possible que lorsque les chercheurs partagent un même terrain. Merci le PPR !

Contacts :

Botanique : Thomas Couvreur : thomas.couvreur@ird.fr

Archéologie : Geoffroy de Salieu : geoffroy.desalieu@ird.fr